Mon article vient de paraître dans le numéro d'octobre 2009 de la revue Ikewan, Le journal des peuples premiers de l'association ICRA International. En attendant d'éventuelles réactions....

Les Amérindiens Palikur traversent depuis le 18ème siècle le fleuve qui marque la frontière entre la Guyane et le Brésil, pour effectuer des allers-retours entre leur territoire ancestral, dans l’Etat de l’Amapa, et leurs nouvelles zones d’habitat en Guyane. Mais aujourd’hui, dans un contexte national marqué par la lutte contre l’immigration clandestine et le renforcement des contrôles administratifs à la frontière franco-brésilienne, leur mode de vie est remis en cause…

Saint-Georges de l’Oyapock, en Guyane française, au bord du fleuve Oyapock. En face, à deux minutes en pirogue, le Brésil. Une petite ville de 2500 à 3000 habitants – officiellement - plus si l’on compte les clandestins, en provenance essentiellement du Brésil. Et bientôt un pont entre les deux rives… Depuis plusieurs siècles, les Amérindiens, notamment les Palikur, vivent de part et d’autre du fleuve, dans le Bas-Oyapock, entre la Guyane et l’Etat de l’Amapa, surnommé la Guyane brésilienne par certains géographes, car partie prenante du plateau des Guyanes. Une unité géographique donc, une continuité territoriale, rompue administrativement par une frontière internationale, un fleuve… Un fleuve, qui relie, qui transporte, personnes et denrées, et qui rompt arbitrairement le flux ancestral des Amérindiens Palikur.

Au premier plan, l'habitat spontané de Saint-Georges, à l'arrière plan le fleuve Oyapock et la rive brésilienne

Ayant vécu quatre ans à Saint-Georges de l’Oyapock, c’est à ces Amérindiens Palikur, de la famille des Arawaks, que je veux donner la parole, eux qui ne la prennent que très peu. Mon propos ne fait pas écho à leurs revendications – les Palikur, en tout cas ceux résidant à Saint-Georges, ne sont pas revendicatifs, voire même très souvent honteux de leur origines amérindiennes- mais à un constat de la précarité de leur situation administrative, injuste voire révoltante, et ignorante de leur mode de vie traditionnel.

Les Palikur en général vivent par petites unités territoriales ne dépassant pas la vingtaine d’individus. Mais une tendance aux regroupements plus importants s’est opérée depuis les années 1980. En effet, le village Espérance, lotissement où habitent la plupart des Palikur de Saint-Georges, compterait plus de 500 habitants, et celui de Tonate-Macouria plus d’une centaine d’individus (pour donner un ordre de valeur, on recense environ 5000 Amérindiens en Guyane).

Village Espérance

Hormis ces deux exceptions, les Palikur continuent à créer des petits noyaux de peuplement. Sur la commune de Saint-Georges, les petits villages sont encore assez nombreux, comme la Gabaret.

Les migrations

Les Palikur sont très mobiles . Leur territoire ancestral est situé entre les rivières Curipi et Urukawa –autrement orthographié « Arukawa », et nommé « Aukwa » par les Brésiliens et « Rokawa » par les Franco-Guyanais -, affluent du Rio Uaça. La rivière leur donne leur autodénomination « Aukwa-yène, les gens de la rivière du milieu ». Ils occupent cette région depuis au moins le début du 16ème siècle. La première vague de migrations est la conséquence de différentes guerres qui opposèrent la France au Portugal du 17ème au 18ème siècle, pour la conquête de cette région connue sous le nom de « Territoire contesté ». Elle poussa les Palikur à fuir les Portugais et en même temps leur région ancestrale pour se réfugier sous protection française dans la région de Saint-Georges, jusqu’à l’embouchure de l’Oyapock, à Ouanary. Considérés « amis des Français », ils migrèrent en masse pour la Guyane française quand en 1900 le traité mit fin au territoire contesté. Dans les décennies suivantes, cependant, une bonne partie retourna dans la région (notamment pour cause d’épidémies) et se fixa le long de la rivière Urukawa, maintenant des liens avec les parents qui restèrent en Guyane française. Une deuxième vague de migrations conduisit les Palikur de la frontière vers l’intérieur de la Guyane française dans les années 1960, pour des raisons magico-religieuses et économiques. Présents et nombreux dans la région d’Urukawa, géré par la FUNAI (Fundação National do Indio, organisme gouvernemental brésilien) en tant que « terra indigena », qui reconnaît donc leur territoire ancestral, les Palikur se sont également installés dans l’espace guyanais dans les régions suivantes, par ordre d’importance numérique : Saint-Georges de l’Oyapock, Tonate-Macouria, Ouanary-Régina, Roura.

La carte ci-dessous, extraite du travail d'Emmanuel Montout, professeur d'Histoire-Géographie en Guyane, montre le trajet de ces migrations

De tous les groupes amérindiens, le groupe Palikur est un des plus éclatés sur le bassin amazonien, une telle multiplication territoriale. Les Palikur se déplacent fréquemment d’un village à l’autre et retournent régulièrement sur leurs terres ancestrales Ainsi ils ont établi dans l’espace et dans le temps un axe qui va de Urukawa à Tonate-Macouria en passant par Saint-Georges, malgré la frontière entre le Brésil et la Guyane et l’absence de papiers d’identité pour la plupart.

Les difficultés administratives

Depuis 1969, la réforme du découpage communal en Guyane englobe toutes les populations amérindiennes dans le maillage administratif français, où le droit commun leur est appliqué. Il existait une certaine tolérance à Saint-Georges, mais avec le renforcement des lois contre l’immigration clandestine, il y a de plus en plus de reconduites à la frontière : la Police aux Frontières (PAF), qui contrôle sur les débarcadères, les barrages de Gendarmerie et de la PAF à la sortie de Saint-Georges et sur la route entre Saint-Georges et Cayenne (pour lutter contre l’immigration clandestine, jusqu’en juillet 2008 la Gendarmerie tenait un barrage fixe, qui semble-t-il a été supprimé).

Barrage de gendarmerie au pont de la Gabaret

Du fait de la frontière, les Palikur sont administrativement divisés par leur nationalité : certains sont français, d’autres brésiliens, dans le pire des cas apatrides, les administrations françaises et brésiliennes se « renvoyant la balle » sans solution.

Les problèmes administratifs rencontrés par les Palikur sont multiples, et vont à l’encontre de leur continuité territoriale de part et d’autre du fleuve Oyapock. Pour les Palikur nés au Brésil, et désirant s’installer en Guyane, rejoindre de la famille, c’est le parcours du combattant pour l’obtention de la carte de séjour. Nombreux sont en effet les Amérindiens qui, après avoir obtenu un rendez-vous à la Préfecture pour une demande ou un renouvellement de carte de séjour, après avoir payé le taxi collectif pour Cayenne (80 euros l’aller-retour, ce qui est important quand on ne vit que de la chasse et de menus travaux, comme certains), ne sont pas reçus parce que la Préfecture a déjà atteint ses quotas de rendez-vous pour carte de séjour (et pourtant ils sont partis à l’aube de Saint-Georges, qui est à 200 km de Cayenne). Et il faudra renouveler l’opération plusieurs fois avant d’être enfin reçu à la Préfecture… Second point, les familles dont certains membres sont brésiliens, d’autres français. Du fait de leurs retours fréquents sur leur territoire ancestral, des allers-retours entre la Guyane et le Brésil, des enfants naissent côté brésilien, tandis que leurs frères et sœurs ont eu « la chance » de naître à Saint-Georges ou à Cayenne. Je dis la chance, car la plupart de ces enfants parlent avant tout créole, français par leur scolarisation, brésilien par contagion, et très peu palikur, malgré des efforts de l’Education nationale qui a créé un poste de médiatrice culturelle français-palikur au primaire, et surtout à cause des réticences de leur part à affirmer leur identité –appuyés en cela par la politique d’acculturation des évangélistes et des pentecôtistes-. A Saint-Georges, il y a peu de débouchés professionnels, et la scolarité s’arrête au Collège. Pour le Lycée, il faut aller à Cayenne. Et pour aller à Cayenne, il faut des papiers en règle. Et quand vos parents sont Brésiliens, que vous êtes nés au Brésil, ce sont les difficultés qui commencent…

Alors que proposer ? Un statut spécial pour les Amérindiens, qui permette de leur accorder la double nationalité ? Ou de leur accorder la nationalité française s’ils désirent s’installer du côté français, eu égard à leur antériorité sur le territoire ? Oui mais en France, les statistiques ethniques sont interdites, nous avons un Commissariat aux diversités, mais nous ne pouvons pas cibler une minorité, donc il ne peut pas y avoir de reconnaissance du statut « amérindien », comme cela peut se faire au Canada, où l’on obtient des droits à partir du moment où l’on prouve que l’on a du sang amérindien à 50%.

Alors on en vient à des situations absurdes, où l’on ne peut même plus, en tant que personne privilégiée motorisée, rapprocher les Palikur de leurs lieux de chasse ou de culture – pour un certain nombre, la chasse au gibier et la culture sur brûlis à l’abattis constituent leur moyen de subsistance -, de plus en plus éloignés de leur lieu de vie du fait des constructions et de la raréfaction des ressources, sous peine d’avoir une amende ou une peine de prison pour aide à l‘immigration clandestine !